{"id":42828,"date":"2026-07-17T12:22:58","date_gmt":"2026-07-17T10:22:58","guid":{"rendered":"https:\/\/kcoa-africa.org\/?p=42828"},"modified":"2026-07-17T12:23:36","modified_gmt":"2026-07-17T10:23:36","slug":"la-couleur-bleue-sur-les-fruits-cest-la-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/kcoa-africa.org\/fr\/la-couleur-bleue-sur-les-fruits-cest-la-mort\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0La couleur bleue sur les fruits, c&rsquo;est la mort\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<h4 style=\"text-align: justify\">Elle a vu des paysans rong\u00e9s par les cancers, des fruits encore marqu\u00e9s par la teinte bleut\u00e9e des pesticides, et elle a dit stop. Gertrude Membang, enseignante-chercheuse en agronomie a troqu\u00e9 les engrais chimiques contre des purins de plantes. Sur un quart d&rsquo;hectare, elle exp\u00e9rimente, \u00e9choue, recommence, et transmet \u00e0 ses \u00e9tudiants une conviction : l&rsquo;agro\u00e9cologie n&rsquo;est pas une nostalgie, c&rsquo;est une n\u00e9cessit\u00e9. Portrait d&rsquo;une jardini\u00e8re en col\u00e8re, mais pas d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e.<!--more--><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\">Quand Gertrude Membang arrive dans sa parcelle, elle n&rsquo;entre pas dans une exploitation agricole, elle entre dans son laboratoire. Le terrain est modeste, un quart d&rsquo;hectare \u00e0 peine, mais chaque carr\u00e9 est une question pos\u00e9e \u00e0 la terre, pas de chimie de synth\u00e8se. Des biofertilisants fabriqu\u00e9s \u00e0 partir de plantes locales, des bio-insecticides dont elle a appris la recette durant son master, et une r\u00e8gle d&rsquo;or : observer avant d&rsquo;agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab Le matin, je prends ma houe, ma machette, et je commence par regarder. Mes plantes se portent-elles bien ? Si un insecte a perfor\u00e9 une feuille, je cherche la cause : est-ce un probl\u00e8me de sol, d&rsquo;eau, de pr\u00e9c\u00e9dent cultural ? \u00bb Cette lenteur apparente est en r\u00e9alit\u00e9 une discipline de fer. L&rsquo;agro\u00e9cologie, rappelle-t-elle, n&rsquo;a rien d&rsquo;un retour \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de pierre. C&rsquo;est une science de l&rsquo;adaptation, qui exige de comprendre le terrain, le climat, l&rsquo;histoire de chaque parcelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Une ferme-laboratoire\u00a0: gombo, ma\u00efs, morelle noire<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Son choix de cultures, lui, doit beaucoup \u00e0 la vie quotidienne. Pourquoi le gombo plut\u00f4t que les cultures d&rsquo;exportation ? \u00ab Parce que j&rsquo;aime le gombo, et parce qu&rsquo;un jour je l&rsquo;ai vu devenir trop cher sur le march\u00e9. J&rsquo;ai pens\u00e9 aux m\u00e9nages qui n&rsquo;en n&rsquo;ach\u00e8tent plus. Alors je l&rsquo;ai plant\u00e9 pour moi, pour les miens. \u00bb Elle y ajoute du ma\u00efs, un peu de morelle noire, des sp\u00e9culations modestes, nourrici\u00e8res. Pas de bl\u00e9, pas de cacao. Ici, on plante pour manger, d&rsquo;abord. Pour exp\u00e9rimenter, ensuite. Pour vendre, plus tard, quand la technique sera suffisamment ma\u00eetris\u00e9e pour \u00e9viter \u00ab la rupture de stock \u00bb. Le mot est l\u00e2ch\u00e9 : Gertrude veut un bio fiable, r\u00e9gulier, cr\u00e9dible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais l&rsquo;exercice est p\u00e9rilleux. Elle le confesse avec une honn\u00eatet\u00e9 rare : une exp\u00e9rimentation men\u00e9e \u00e0 Bafia, dans d&rsquo;autres conditions climatiques, avait connu un succ\u00e8s retentissant. Transpos\u00e9e sur sa parcelle actuelle, la m\u00eame recette a donn\u00e9 des r\u00e9sultats bien moins glorieux. \u00ab La qualit\u00e9 du sol change, le pr\u00e9c\u00e9dent cultural \u2014 parfois du manioc, tr\u00e8s \u00e9puisant \u2014 modifie tout. \u00bb L&rsquo;agro\u00e9cologie, dit-elle, est une affaire de contexte. Ce qui marche ici ne marche pas ailleurs. Et ce qui a \u00e9chou\u00e9 hier peut r\u00e9ussir demain, si l&rsquo;on prend le temps de comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Former les \u00e9tudiants, informer l&rsquo;\u00c9tat : une bataille \u00e0 deux fronts<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Gertrude Memgang ne jardine pas seulement pour elle. Elle est d&rsquo;abord enseignante. \u00c0 l&rsquo;universit\u00e9, elle forme les agronomes. Et elle le fait avec conviction : \u00ab Ce n&rsquo;est pas le dipl\u00f4me qui compte, c&rsquo;est ce que vous ferez pour votre pays. \u00bb L&rsquo;agriculture, mart\u00e8le-t-elle, est la cl\u00e9 de la prosp\u00e9rit\u00e9 camerounaise. Et l&rsquo;agriculture biologique, la cl\u00e9 de la sant\u00e9 des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le d\u00e9clic, pour elle, fut d&rsquo;abord une r\u00e9volte. Un documentaire, \u00ab La mort est dans le prix \u00bb, montrait des ouvriers agricoles frapp\u00e9s par des cancers de la peau, des maladies d\u2019alzeimer, des atteintes irr\u00e9versibles li\u00e9es aux produits chimiques. \u00ab J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9volt\u00e9e, dit-elle. Comment peut-on laisser sur le march\u00e9 des substances capables de causer cela ? \u00bb Sa r\u00e9ponse, elle l&rsquo;a trouv\u00e9e dans les plantes, les micro-organismes, les alternatives que la science agronomique d\u00e9daigne trop souvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Aujourd&rsquo;hui, elle veut convaincre au-del\u00e0 des bancs de l&rsquo;universit\u00e9. Elle regarde vers l&rsquo;\u00c9tat. Les politiques agricoles, dit-elle, ont fait des efforts en distribuant des intrants aux producteurs. Mais ces intrants sont presque exclusivement chimiques. \u00ab Pourquoi ne pas int\u00e9grer les biofertilisants, les bio-insecticides, les rotations culturales dans les paquets qu&rsquo;on propose aux agriculteurs ? Et surtout, pourquoi ne pas former davantage ? \u00bb Elle ne demande pas une rupture brutale, mais une \u00e9volution. Que l&rsquo;agro\u00e9cologie cesse d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ue comme une lubie de militants pour devenir une option technique, s\u00e9rieuse, soutenue par l&rsquo;administration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Son optimisme, pourtant, reste entier. Elle voit l&rsquo;agro\u00e9cologie gagner du terrain, m\u00eame si les obstacles demeurent. \u00ab Autrefois, c&rsquo;\u00e9tait un peu mystifi\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, les gens comprennent les d\u00e9g\u00e2ts de la chimie sur leur sant\u00e9. \u00bb Elle se souvient d&rsquo;une d\u00e9ception cuisante : apr\u00e8s avoir appliqu\u00e9 une technologie qu&rsquo;elle croyait infaillible, elle a vu les insectes ravager sa plantation en une nuit. \u00ab On peut se d\u00e9courager, mais il faut s&rsquo;arr\u00eater, comprendre, et recommencer. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le plus beau moment, en revanche, efface ces d\u00e9sillusions : \u00ab Quand vous appliquez votre produit, que la plante s&rsquo;\u00e9panouit, que la production est au rendez-vous, vous \u00eates la personne la plus heureuse. \u00bb Cette joie, elle la partage en famille. Son mari, ses enfants, tous participent aux travaux. \u00ab Ce n&rsquo;est pas facile de concilier enseignement, vie familiale et travail de la terre, mais quand tout le monde est impliqu\u00e9, \u00e7a devient une aventure collective. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L&rsquo;avenir ? Elle l&rsquo;imagine vert, r\u00e9silient, paysan et savant \u00e0 la fois. \u00ab Je suis tr\u00e8s optimiste, dit-elle. Je me donne main et pied pour ces pratiques. \u00bb Dans ses mains, une houe. Dans sa t\u00eate, une certitude : l&rsquo;agro\u00e9cologie n&rsquo;est pas un retour en arri\u00e8re. C&rsquo;est une avanc\u00e9e, peut-\u00eatre la seule qui vaille.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\"><strong>Jean Kana<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle a vu des paysans rong\u00e9s par les cancers, des fruits encore marqu\u00e9s par la teinte bleut\u00e9e des pesticides, et elle a dit stop. 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