Une des principales faiblesses des politiques agricoles en Afrique de l’Ouest depuis plusieurs années, est l’absence d’une vision partagée par l’ensemble des acteurs dont l’engagement est un gage de succès. La perception partagée du futur et des enjeux qui lui sont liés par les producteurs et les autres participants au processus de développement agricole et rural, a terriblement manqué aux différentes visions dont se sont inspirées ces politiques.
Une des raisons fondamentales de cette marginalisation des principaux acteurs est la conception d’un modèle d’agriculture basé sur une substitution radicale de technologies d’intensification aux pratiques traditionnelles : la machine se substitue à l’homme, les engrais chimiques à la matière d’origine animale et végétale, l’irrigation au système de culture de crue et de décrue. Cette conception n’a pas laissé de place aux impulsions internes du monde rural car son ambition n’était pas de bâtir une alternative, une voie propre de développement agricole, mais de plaquer un modèle.
Réinventer le modèle de développement agricole et rural
Le problème majeur du secteur agricole a été toujours le modèle de développement agricole adopté jusqu’à présent en Afrique de l’Ouest (bien cela a changé aujourd’hui dans beaucoup de pays) dont les composantes peuvent schématiquement être décrites :
‑ agriculture productiviste et administrée ne permettant aucune participation et responsabilisation des paysans ;
‑ paquet technique parachuté (techniques agricoles, utilisation abusive d’engrais et de pesticides chimiques) ;
‑ approche‑projet (avec unité de gestion budgétivore laissant peu de place aux activités de terrain, aucune viabilité sinon un feu de paille après le projet) ,
‑ approche‑filières ne permettant aucune intégration entre les différentes composantes (agriculture, élevage, pêche, foresterie), ni d’équité entre acteurs par rapport à la plus‑value produite ;
‑ absence de liaison entre production‑productivité agricole et gestion durable des ressources naturelles ;
‑ absence d’un environnement favorable au développement du secteur agricole (prix au producteurs et marchés, crédit, recherche, vulgarisation, infrastructures rurales, foncier, fiscalité, etc.) ;
‑ les approches et les instruments de politiques agricoles sont dictées de l’extérieur.
Ainsi, pour enrayer les tendances négatives du secteur agricole en Afrique de l’Ouest, il s’agira de réinventer un modèle de développement agricole et rural durable basée sur l’agriculture familiale.
Ce modèle pourrait avoir entre autres, comme instruments :
‑ l’agriculture durable comme système alternatif de production agricole à partir d’une vision holistique (interdisciplinarité : agriculture, élevage, pêche, foresterie) où les paysans sont moteurs du processus ;
‑ l’aménagement et la gestion des espaces ruraux avec un accent particulier sur la gestion des ressources naturelles et la protection de l’environnement ;
‑ le développement local sera le soubassement de toutes les stratégies en fonction des différentes zones ou sous‑zones agroécologiques ;
- l’exploitation familiale paysanne durable sera le socle sur lequel le secteur agricole performant de demain sera bâti ;
- la mise en place par l’État d’un environnement favorisant et habilitant de la production et de la productivité agricoles, permettant une meilleure répartition de la plus‑value agricole entre les acteurs selon leur travail.
AGRICULTURE FAMILIALE DURABLE COMME MODELE
Ce modèle pourrait s’appuyer sur l’agriculture familiale durable.
L’ agriculture familiale durable est un système agricole qui met l’accent sur une gestion rationnelle des resources naturelles (utilisation, conservation, renouvellement des sols, des eaux, des forêts, de la biomasse, des ressources halieutiques et animales). Elle cherche à collaborer avec la nature, au lieu de la dominer. L’agriculture durable pousse à une forte intensification des systèmes agricoles, combinée à une forte diversification des productions végétales et animales.
L’ agriculture familiale durable met l’accent sur la diversité biologique et l’association des cultures. Elle s’appuie sur les connaissances traditionnelles des populations, mais s’enrichie de techniques et de technologies modernes qui limitent les intrants externes. A la place des engrais et des pesticides chimiques de synthèse, l’agriculture familiale durable utilise l’ensemble des énergies renouvellables et des matériaux biodégradables disponibles dans le milieu, pour la fertilisation des sols et utilise la lutte naturelle et intégrée dans le contrôle des parasites des cultures.
L’ agriculture familiale durable est un système de production agricole, d’auto-perpétuation d’espèces végétales et animales, permettant aux paysans de mettre sur le marché à chaque période de l’année, des productions végétales et/ou animales à des prix remunérateurs, et ceci, dans une démarche économe, utilisant l’ensemble des énergies renouvelables disponibles dans le milieu, tout en limitant les intrants externes.
L’agroécologie, la biodinamie, et toutes les autres formes d’agriculture biologique sont integrés dans l’agriculture durable. L’ agriculture familiale durable est centrée sur l’exploitation familiale qui est le lieu où toutes les activités agro-sylvo-pastorales et halieutiques se passent. En effet, l’exploitation familiale est un ensemble de système de production composé de différents éléments en relation permanente:
– le groupe familial
– les resources naturelles sur lesquelles la famille agit
– le matériel agricole
– les facteurs de production
– les activités non agricoles
– la transmission de valeurs
Ainsi, l’agriculture durable basée sur l’exploitation familiale est un puissant moyen d’utilisation et d’intensification de la main d’œuvre, par conséquent d’emplois en milieu rural et de lutte contre la pauvreté.
Néanmoins, les systèmes d’agriculture durable sont complexes et s’insèrent dans une dimension beaucoup plus globale et holistique, allant de l’exploitation familiale à l’environnement international, en passant par le terroir, le niveau national et sous-régional.
Ainsi, pour une bonne réussite des systémes d’agriculture durable, il est nécessaire de prendre en compte les éléments ci-dessous:
- La nécessité d’avoir dans les zones d’expérimentation, des organisations paysannes engagées dans le domaine de l’agriculture durable.
- L’accompagnement du processus de génération des systèmes d’agriculture durable en mettant en place un environnement favorable pour assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire des pays et des régions.
- La definition par l’Etat et/ou les organisations sous-régionales de politiques agricoles appropriées permettant aux systèmes d’agriculture durable de se mettre en place et de se développer pour assurer la sécurité et la souveraineté alimentaire des pays et des régions.
- L’implication et la participation active des ONG et des organisations paysannes dans la définition de ces politiques. Dans ce sens, le partenariat entre les intervenants a un rôle important à jouer, dans le renforcement des capacitiés des organisations paysannes en matière de politiques agricoles.
- La valorisation des produits agricoles et de leur promotion et vente au niveau des marchés locaux, par des mesures permettant une compétition saine avec les produits importés fortement subventionnés qui viennent à des prix très bas; la subvention des produits agricoles des pays du Nord, venant au niveau des marchés est un grand frein au développement des produits agricoles locaux (que ce soit au niveau des marchés domestiques ou des marchés du Nord où on leur impose des mesures sanitaires et phytosanitaires contraingnantes).
- La promotion de l’économie locale permettant une grande rétention de la valeur ajoutée des filières agricoles en milieu rural; ce qui signifiera, aussi, une importante diversification d’emplois en milieu rural (dans les petites villes et les villages et une augmentation de la demande de biens et de services qui bénéficiera à l’ensemble de l’économie).
- La mise en place par l’Etat et ses partenaires, d’investissements structurants et d’infrastructures socio-économiques en milieu rural, pour l’accès des populations aux services d’éducation, de santé, d’accès a l’eau potale, les transports, l’habitat et les services de communication et d’énergie.
- L’implication des services techniques de l’Etat, des ONG, des institutions de recherche et de conseil agricole dans le processus de génération des systèmes d’agriculture durable, qui exige des approches et des méthodologies participatives, mais aussi la prise en compte des dimensions sur le plan technique, environnemental, politique, insitutionnel, culturel, social et économique.
Author: Mouhamed Seck
Communicant de formation avec une expérience professionnelle de presque 10 ans, Mouhamed SECK travaille en qualité de project manager au sein de la Fédération Nationale pour l’Agriculture Biologique (FENAB). Il assure la conception, la mise en œuvre et la gestion des projets et programmes agricoles ainsi que l’élaboration des stratégies de communication pour la promotion des pratiques agroécologiques au Sénégal.


