Elle a vu des paysans rongés par les cancers, des fruits encore marqués par la teinte bleutée des pesticides, et elle a dit stop. Gertrude Membang, enseignante-chercheuse en agronomie a troqué les engrais chimiques contre des purins de plantes. Sur un quart d’hectare, elle expérimente, échoue, recommence, et transmet à ses étudiants une conviction : l’agroécologie n’est pas une nostalgie, c’est une nécessité. Portrait d’une jardinière en colère, mais pas désespérée.
Quand Gertrude Membang arrive dans sa parcelle, elle n’entre pas dans une exploitation agricole, elle entre dans son laboratoire. Le terrain est modeste, un quart d’hectare à peine, mais chaque carré est une question posée à la terre, pas de chimie de synthèse. Des biofertilisants fabriqués à partir de plantes locales, des bio-insecticides dont elle a appris la recette durant son master, et une règle d’or : observer avant d’agir.
« Le matin, je prends ma houe, ma machette, et je commence par regarder. Mes plantes se portent-elles bien ? Si un insecte a perforé une feuille, je cherche la cause : est-ce un problème de sol, d’eau, de précédent cultural ? » Cette lenteur apparente est en réalité une discipline de fer. L’agroécologie, rappelle-t-elle, n’a rien d’un retour à l’âge de pierre. C’est une science de l’adaptation, qui exige de comprendre le terrain, le climat, l’histoire de chaque parcelle.
Une ferme-laboratoire : gombo, maïs, morelle noire
Son choix de cultures, lui, doit beaucoup à la vie quotidienne. Pourquoi le gombo plutôt que les cultures d’exportation ? « Parce que j’aime le gombo, et parce qu’un jour je l’ai vu devenir trop cher sur le marché. J’ai pensé aux ménages qui n’en n’achètent plus. Alors je l’ai planté pour moi, pour les miens. » Elle y ajoute du maïs, un peu de morelle noire, des spéculations modestes, nourricières. Pas de blé, pas de cacao. Ici, on plante pour manger, d’abord. Pour expérimenter, ensuite. Pour vendre, plus tard, quand la technique sera suffisamment maîtrisée pour éviter « la rupture de stock ». Le mot est lâché : Gertrude veut un bio fiable, régulier, crédible.
Mais l’exercice est périlleux. Elle le confesse avec une honnêteté rare : une expérimentation menée à Bafia, dans d’autres conditions climatiques, avait connu un succès retentissant. Transposée sur sa parcelle actuelle, la même recette a donné des résultats bien moins glorieux. « La qualité du sol change, le précédent cultural — parfois du manioc, très épuisant — modifie tout. » L’agroécologie, dit-elle, est une affaire de contexte. Ce qui marche ici ne marche pas ailleurs. Et ce qui a échoué hier peut réussir demain, si l’on prend le temps de comprendre.
Former les étudiants, informer l’État : une bataille à deux fronts
Gertrude Memgang ne jardine pas seulement pour elle. Elle est d’abord enseignante. À l’université, elle forme les agronomes. Et elle le fait avec conviction : « Ce n’est pas le diplôme qui compte, c’est ce que vous ferez pour votre pays. » L’agriculture, martèle-t-elle, est la clé de la prospérité camerounaise. Et l’agriculture biologique, la clé de la santé des hommes.
Le déclic, pour elle, fut d’abord une révolte. Un documentaire, « La mort est dans le prix », montrait des ouvriers agricoles frappés par des cancers de la peau, des maladies d’alzeimer, des atteintes irréversibles liées aux produits chimiques. « J’ai été révoltée, dit-elle. Comment peut-on laisser sur le marché des substances capables de causer cela ? » Sa réponse, elle l’a trouvée dans les plantes, les micro-organismes, les alternatives que la science agronomique dédaigne trop souvent.
Aujourd’hui, elle veut convaincre au-delà des bancs de l’université. Elle regarde vers l’État. Les politiques agricoles, dit-elle, ont fait des efforts en distribuant des intrants aux producteurs. Mais ces intrants sont presque exclusivement chimiques. « Pourquoi ne pas intégrer les biofertilisants, les bio-insecticides, les rotations culturales dans les paquets qu’on propose aux agriculteurs ? Et surtout, pourquoi ne pas former davantage ? » Elle ne demande pas une rupture brutale, mais une évolution. Que l’agroécologie cesse d’être perçue comme une lubie de militants pour devenir une option technique, sérieuse, soutenue par l’administration.
Son optimisme, pourtant, reste entier. Elle voit l’agroécologie gagner du terrain, même si les obstacles demeurent. « Autrefois, c’était un peu mystifié. Aujourd’hui, les gens comprennent les dégâts de la chimie sur leur santé. » Elle se souvient d’une déception cuisante : après avoir appliqué une technologie qu’elle croyait infaillible, elle a vu les insectes ravager sa plantation en une nuit. « On peut se décourager, mais il faut s’arrêter, comprendre, et recommencer. »
Le plus beau moment, en revanche, efface ces désillusions : « Quand vous appliquez votre produit, que la plante s’épanouit, que la production est au rendez-vous, vous êtes la personne la plus heureuse. » Cette joie, elle la partage en famille. Son mari, ses enfants, tous participent aux travaux. « Ce n’est pas facile de concilier enseignement, vie familiale et travail de la terre, mais quand tout le monde est impliqué, ça devient une aventure collective. »
L’avenir ? Elle l’imagine vert, résilient, paysan et savant à la fois. « Je suis très optimiste, dit-elle. Je me donne main et pied pour ces pratiques. » Dans ses mains, une houe. Dans sa tête, une certitude : l’agroécologie n’est pas un retour en arrière. C’est une avancée, peut-être la seule qui vaille.
Jean Kana


