Tandis que la recherche agronomique conventionnelle vise surtout un seul aspect du système agricole, c’est-à-dire l’accroissement de la production d’une espèce donnée avec l’utilisation abusive d’intrants chimiques, les agricultures paysannes, quant à elles visaient l’équilibre à long terme de l’ensemble du système (diversité de productions, fertilité des sols, gestion des terroirs, etc.).
En effet, en observant bien les pratiques agricoles traditionnelles, on remarque une agriculture multi-étagères et synergique. Elle est marquée par un système cultural associatif utilisant une diversité d’espèces avec des caractéristiques différentes pérennes ou semi-pérennes saisonnières ou pluri-saisonnières.
Les différentes plantes utilisées dans le système culturel intensif se joignent et se complètent dans une extraordinaire diversité morphologique et physiologique, conduisant à une diversité de productions contribuant toutes à l’autosuffisance alimentaire. On remarque que l’arbre est considéré comme étant un élément du système en participant à l’agriculture et non à la forêt.
La présence de plusieurs étages d’arbres adaptés aux conditions écologiques, s’érigeant en parfaite harmonie avec des cultures associatives (mil, niébé, acacia ou mil, niébé, courge, hibiscus, ou autres associations) a un rôle fondamental à jouer dans la viabilité à long terme des systèmes agricoles paysans.
Ces logiques d’agriculture paysanne ont plusieurs avantages :
– lutte contre l’impact terriblement érosif des premières pluies,
– occupation du sol et diminution des températures fortes due aux rayons solaires, biomasse active très importante,
– coefficient photosynthétique beaucoup plus efficace,
– coefficient de minéralisation de la matière organique plus lente,
– plantes se succédant pour utiliser l’eau efficacement et pour constituer les éléments de structure et de fertilité des sols,
– efficacité accrue de l’évapotranspiration,
– coût de production moins élevé,
– diversité des productions multi-étagères et synergiques,
– la jachère,
– les rotations culturales,
– l’intégration agriculture – élevage,
– l’utilisation de la fumure organique pour la fertilité du sol,
– lutte naturelle contre les ennemis des cultures,
– conservation naturelle et utilisation des variétés de semences adaptées aux conditions écologiques du milieu,
– etc.
Ces logiques d’agricultures sont en fait le reflet des systèmes traditionnels de production agricole.
- LES SYSTÈMES TRADITIONNELS DE PRODUCTION AGRICOLE
Autrefois, en Afrique, les modes d’exploitation et les méthodes culturales étaient axées dans la mesure du possible sur les “possibilités et les contraintes de l’environnement”. En règle générale, les systèmes traditionnels de production agricole, faisaient un usage responsable et durable des ressources naturelles (sols, végétation, lumière, eau, substances nutritives, biomasse, etc.).
Ces modes d’exploitation correspondaient si bien aux situations locales que même pendant les années relativement mauvaises, on était en mesure de produire suffisamment de vivres. Les récoltes étaient garanties au plus haut degré et les risques de pertes étaient réduits au maximum, aussi la sécurité alimentaire était garantie par cette agriculture de subsistance.
Non seulement les systèmes agricoles correspondaient aux possibilités et aux contraintes de l’environnement, mais ils répondaient également aux possibilités et aux contraintes des paysans. Les systèmes répondaient aussi aux normes et coutumes, aux relations hiérarchiques, à la structure du marché, du milieu considéré et à leur tour, les normes et coutumes, la structure du marché, les systèmes d’entraide et de solidarité, les prix, etc. furent adaptés au fur et à mesure que les conditions agricoles changeaient.
Les systèmes agricoles traditionnels avaient une certaine flexibilité et garantissaient dans la mesure du possible un environnement naturel et agricole sain, une sécurité alimentaire, ainsi qu’un bien-être relativement bon des populations rurales. Il existait toujours un équilibre entre l’exploitation agricole et la capacité de charge de l’environnement naturel (possibilités offertes et contraintes imposées).
Aujourd’hui, ne s’agira-t-il pas de réhabilitation, d’amélioration et de complémentarité de ces systèmes traditionnels de production agricole par les techniques modernes appropriées pour arriver à une agriculture économe, tenant compte de l’homme et de son environnement ?
- IDENTITÉ CULTURELLE ET DÉVELOPPEMENT DU SECTEUR AGRICOLE
Notre identité culturelle a été un élément déterminant dans la gestion des ressources naturelles et la durabilité des systèmes de production agricole. L’agriculture dite “Moderne” est venue rompre cette dynamique comme nous le montre cette petite analyse historique :
– Période avant la colonisation (nous-mêmes)
– Colonisation (déculturation)
– Période post coloniale (aliénation culturelle)
– Mondialisation (crise)
- Temps des anciens
Nous savons tous que la vie était fonctionnelle à partir de concepts. Le concept le plus important qui permettait la gestion de l’espace, c’était l’occupation de l’espace. L’occupation de l’espace c’était donc des clans qui existaient, qui se mettaient quelque part et qui, dans une zone déterminée, organisaient des activités d’autosuffisance.
En outre les activités étaient organisées pour permettre aux gens de vivre, manger, construire des lieux d’habitation et se protéger contre la nature qui n’était pas une nature facile.
Également, cette période était caractérisée par la professionnalisation. Il y avait des agriculteurs et des éleveurs. C’était une période où au Sénégal par exemple, c’était les sérères et les peulhs qui étaient les éleveurs et les autres ethnies, les agriculteurs. Ils étaient dans le milieu rural et représentaient 90% de la population.
Il y avait évidemment la noblesse, ceux qui étaient chargés de gérer les populations.
Parmi ces deux groupes, on ne pouvait pas dire que les agriculteurs étaient plus nombreux que les éleveurs et réciproquement.
On savait qu’il y avait deux activités qui se côtoyaient et les éleveurs mettaient leurs animaux dans les champs des agriculteurs qui leur donnaient en contrepartie des céréales. Il y avait donc un troc entre la fumure organique et les céréales.
Il y avait des conflits de temps en temps pendant la saison des pluies lorsque les éleveurs qui habitaient entre les villages laissaient paître leurs bétails dans les champs.
Ce qu’on peut retenir de cette période c’est qu’il y avait un contrat formel ou informel entre les deux groupes. Ils étaient complémentaires.
Les éleveurs échangeaient le lait, la viande, la fumure organique contre les céréales et la protection de leurs animaux par les sédentaires, car il ne faut pas oublier que c’est la période où il n’y avait pas ce qu’on appelle l’argent aujourd’hui. Cause pour laquelle on ne pouvait pas parler de monnaie, mais de troc.
Ce qui était aussi caractéristique au cours de cette période, c’est que l’ensemble de l’espace était géré par les gens.
Il y avait les lois féodales mais la grande responsabilité de la gestion des ressources naturelles incombait aux gens dans la majorité.
Donc au niveau du village, de la zone, il y avait des niveaux de responsabilité ; la très grande majorité de la population était impliquée et avait la charge de la gestion des ressources naturelles.
Il y avait également un petit groupe d’exploitants forestiers. On pouvait dire qu’ils étaient donc les gens des métiers :
– ceux qui faisait du matériel pour l’agriculture : les hilaires et les dabas. C’était nécessaire ;
– Ceux qui fabriquaient les pilons et les mortiers. On les appelait les artisans. Ils représentent les exploitants forestiers. Avec le bois, ils fabriquaient des outils indispensables à la préparation de la nourriture, l’exploitation agricole et aussi des mangeoires, des abreuvoirs pour les animaux.
Il y avait enfin un dernier groupe :
– les pêcheurs.
Ils n’étaient pas très nombreux durant cette période, mais ils existaient quand même. C’était des gens qui vivaient en bordure des cours d’eau, soit au bord de la mer, à côté des fleuves.
Ils échangeaient leurs produits contre d’autres produits (le lait ou les céréales). Comme on a pu le constater, pendant cette période, les pêcheurs les éleveurs ou les agriculteurs n’exerçaient qu’une seule activité et n’avaient pas d’autres activités annexes.
Pendant cette période, il y avait eu effectivement des traditions qui se sont développées concernant la gestion des ressources naturelles.
– Il y avait des arbres qu’on ne coupe pas ; ils étaient utilisés pour des soins.
– Il y avait des arbres totems qui existaient, que tout le monde respectait.
– Il y avait des forêts sacrées, des mares où vivaient des caïmans, que les gens vénéraient.
Il y avait donc des attitudes qui se sont développées avec le temps.
Par exemple il y a avait des moments pour allumer ou ne pas allumer le feu et toutes ces explications se transmettaient de père en fils.
On trouvait également très souvent une gestion communautaire de certaines ressources naturelles.
Par exemple quand il y avait une grande mare entre plusieurs villages, c’était un conseil de sages qui était chargé de décréter le moment où les animaux pouvaient aller boire et les moments où ils ne pouvaient y aller.
C’est pourquoi, au fil des siècles, les gens ont développé des PRINCIPES qui étaient devenus sacrés et que tout le monde respectait dans tous les groupes ethniques, surtout dans la zone soudano-saharienne et particulièrement au Sénégal.
Les gens ont réfléchi, ont inventé des principes et des actes dans le sens de la durabilité sachant que c’était la RICHESSE.
Ils ne voulaient pas que ça se limite à eux et c’est pourquoi il y a eu tous ces principes, tous ces mécanismes pour permettre une transmission de cette richesse naturelle aux générations.
- Colonisation
On rencontre alors un NOUVEAU POUVOIR qui s’est approprié de ces responsabilités. On a créé des services : par exemple service de l’agriculture, des eaux et forêts, de la pêche.
Donc on a pris de force la responsabilité des gens pour les confier à des structures.
Maintenant, pour toutes les questions qui sont liées aux ressources naturelles on est obligé de se référer à ces structures (quand il y a un problème qui se réglait autrefois sur place, on était obligé de s’adresser à l’autorité qui va informer une 2e instance d’autorité qui ira peut-être vers une 3e instance : entre-temps, le problème peut s’aggraver).
De nouvelles professions sont nées. On a créé, avec l’occupation coloniale : de nouveaux besoins, la culture de rente, de nouveaux équipements. On a donné plus de capacité aux matériels de production.
C’est d’abord à travers le travail forcé qu’on a imposé les cultures de rente et donné les équipements.
On a ensuite créé la monnaie, on a créé l’école française, anglaise ou espagnole. La connexion de ces différents éléments a entraîné de nouvelles habitudes, des responsabilités nouvelles.
La colonie était sous la responsabilité des colonisateurs qui avaient des auxiliaires. Il y avait des commandants de cercle, des gardes forêts.
Ils étaient les maîtres maintenant, donnaient des ordres et ne s’occupaient que de leurs intérêts, ne connaissant pas les habitudes primitives ; ce qui est tout à fait normal en colonisation. Ils ne sont pas venus renforcer nos valeurs, mais nous acculturer.
Nous avons donc des propriétés coupées, des forêts classées, les réserves qui sont sous la responsabilité de l’administration coloniale et qui souvent, ont été confisquées à des gens qui les ont occupé pendant des centaines d’années. Il y a même de populations qui ont été déplacées parce qu’ils étaient dans des réserves dans la forêt.
Il y a aussi eu des voies de communication :
On a construit le chemin de fer, coupé de grandes espaces, brûlé des forêts, dégagé des routes.
On a voulu développer les cultures de rente, inventé les semoirs, la charrue. Il fallait défricher les terres ou même déplacer les populations et planter. L’intérêt, c’était de produire plus et au grand maximum ; le plus fort (le colonisateur) ayant besoin de ça. Petit à petit il y eut un changement.
Les techniques nouvelles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais au moment où on les introduisait, on ne s’est pas soucié de protéger en même temps l’ENVIRONNEMENT.
Il y avait une intense exploitation de la forêt. Non seulement, il y avait une culture de rente, mais on utilisait aussi le bois de meilleure qualité pour l’exportation.
- Indépendance
Cette période était celle de 1960. Les colonisateurs nous ont légué leur langue, leur culture, leur manière de faire et ça été inculqué dans nos esprits.
Les artistes de l’indépendance ont été formés dans de grandes écoles et ont subi en quelque sorte un métissage culturel. C’est la période où nos gouvernements ont défini des politiques agricoles pour aider les paysans à avoir plus de bien-être.
Il n’y a pas eu de BILAN (autocritique). On a tout simplement amplifié, accéléré tout ce qu’on nous a imposé.
On a développé les services agricoles, les services d’encadrement, la recherche telle qu’elle a été mise en place par les blancs pour qu’ils puissent favoriser l’augmentation de la productivité et de la production.
On a fait appel aux formateurs coopérants au moment des indépendances.
C’était la course pour pouvoir remplir les caisses de l’État. L’arachide, le coton, le café, le cacao étaient vendus à un bon prix sur le marché. Il fallait alors accélérer ce processus qui nous a déresponsabilisés.
On rencontre de nouvelles professions telles que des exploitants forestiers pour faire du charbon de bois, pour vendre du bois mort, des milliers de personnes qui produisent, surtout avec l’équipement agricole, l’engrais. On a alors la capacité de produire mieux et toujours plus.
Une somme considérable a été allouée au monde rural, des constructions effectuées, une diversification des activités. Mais la manière de faire n’a pas permis de donner les résultats escomptés.
- Mondialisation
Avec l’indépendance, on constate les agro-pasteurs avec l’introduction des nouvelles techniques.
Les producteurs se sont alors organisés : on rencontre partout des associations de producteurs et également de consommateurs.
On a une nouvelle préoccupation : “la sécheresse”. Elle est même devenue endémique. La désertification s’installe du fait de facteurs climatiques mais bien plus que du fait d’un déboisement massif de nos forêts par l’homme. Les feux de brousse amplifient ce fait par une agression de la biodiversité végétale et animale. L’agriculture dite “moderne” arrive pour rompre définitivement l’interdépendance dialectique entre les différentes composantes de la nature.

